La sexsomnie : quand le corps agit pendant que l’esprit dort
- Dr Loris-Alexandre Mazelin

- il y a 16 heures
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La sexsomnie intrigue, inquiète parfois, et reste largement méconnue du grand public. Pourtant, ce trouble du sommeil (classé parmi les parasomnies) peut avoir d’importantes conséquences humaines, relationnelles et même judiciaires. Comprendre ce phénomène, qui reste très rare, est essentiel pour mieux accompagner les personnes qui en souffrent et prévenir les situations à risque.

Quand le sommeil devient… intime
La sexsomnie correspond à la survenue de comportements sexuels pendant le sommeil, sans conscience ni souvenir au réveil. Il peut s’agir de gémissements, d’attouchements, de masturbation ou de rapports initiés involontairement. Les épisodes surviennent le plus souvent durant le sommeil profond (N3), moment où certaines zones du cerveau sont partiellement « éveillées » alors que d’autres restent totalement inactives.
Le cortex frontal – siège du jugement, du contrôle et de l’inhibition – est « déconnecté ». En conséquence, des impulsions peuvent émerger sans que la personne ne puisse contrôler ou même percevoir ce qu’elle fait.
Sexsomnie : quelles conséquences ?
Une étude majeure, publiée dans la Revue Neurologique et disponible sur ScienceDirect, apporte des données essentielles sur les mécanismes et les conséquences de cette parasomnie.
Une méthodologie rigoureuse
Les chercheurs ont comparé une cohorte de patients sexsomniaques à :
124 somnambules,
14 sujets contrôles appariés en âge et en sexe.
Tous ont bénéficié d’une vidéo-polysomnographie, permettant une analyse fine du sommeil et notamment du sommeil lent profond (N3).
Des comportements parfois graves
Sur 13 patients initialement évalués, 11 ont été confirmés comme sexsomniaques.
Les comportements rapportés :
chez les femmes : épisodes masturbatoires,
chez les hommes : attouchements involontaires du partenaire, initiation de rapports sexuels normaux, désinhibés ou violents.
Les conséquences de cette sexsomnie s'étaient révélées graves pour 4 cas, incluant des épisodes de viol conjugal, intrafamilial ou sur une amie. La fréquence variait d’un seul épisode à des manifestations quotidiennes.
Un intérêt diagnostique et médico-légal majeur
Selon les auteurs, ces caractéristiques polysomnographiques peuvent :
étayer un diagnostic a posteriori,
aider à comprendre des actes survenus durant le sommeil,
éclairer des dossiers médico-légaux complexes où la responsabilité pénale est en question.
Quand la justice s’en mêle : deux cas emblématiques de sexsomnie
Parce que la sexsomnie entraîne des comportements automatiques durant le sommeil, elle se retrouve parfois au centre d’affaires judiciaires complexes. Deux décisions, rendues dans des pays différents, illustrent le dilemme juridique que pose ce trouble.
Acquitté en Suède : l’homme reconnu victime de sexsomnie
En 2014 selon La Presse , un Suédois de 26 ans a été acquitté d’un viol, la cour d’appel de Sundsvall estimant qu’il pouvait avoir agi en plein épisode de sexsomnie. Selon les magistrats, l’homme n’avait « pas eu l’intention » d'accomplir un acte sexuel, ce qui est l’un des critères essentiels pour établir la responsabilité pénale.
La décision s’est appuyée sur :
l’intervention d’une médecin experte en troubles du sommeil,
le témoignage de son ancienne compagne, confirmant qu’il présentait régulièrement des épisodes sexuels involontaires pendant la nuit,
la cohérence du tableau clinique avec une parasomnie de type sexsomnie.
Cette affaire a mis en lumière la difficulté, pour la justice, de distinguer un acte involontaire lié au sommeil d’un acte conscient.
Un précédent au Royaume-Uni en 2011
En 2011, au Pays de Galles, un autre homme – Stephen Lee Davies – avait été relaxé pour des faits similaires. Son épouse et une ancienne compagne avaient témoigné qu’il avait régulièrement des relations sexuelles en dormant, sans aucun souvenir au réveil. Le tribunal avait reconnu la sexsomnie comme circonstance excluant l’intentionnalité.
Ces décisions illustrent un point central : la sexsomnie est un trouble médical réel, mais elle place la justice devant des situations d’une extrême sensibilité. Elles rappellent l’importance d’une évaluation spécialisée, rigoureuse et documentée par des experts du sommeil.
Pourquoi la sexsomnie survient-elle ?
Plusieurs mécanismes et facteurs favorisent l’apparition de la sexsomnie :
Un cerveau partiellement éveillé
Lors du sommeil profond, certaines régions peuvent s’activer alors que d’autres restent inhibées. C’est ce décalage neurologique qui ouvre la porte aux comportements automatiques.
Des facteurs déclenchants fréquents
Stress ou anxiété
Privation sévère ou irrégularité du sommeil
Alcool
Médicaments pouvant fragmenter le sommeil
Antécédents de parasomnies (somnambulisme, terreurs nocturnes)
La sexsomnie n’est donc ni un choix ni un désir inconscient : c’est un trouble du sommeil qui se manifeste sur un terrain vulnérable.
Quels traitements face à la sexsomnie ?
La prise en charge commence par un interrogatoire détaillé et souvent un enregistrement du sommeil (vidéo-polysomnographie) afin de confirmer le diagnostic et éliminer d’autres causes.
L’hygiène du sommeil
C’est la première étape du traitement :
Éviter la privation de sommeil et les rythmes irréguliers
Sécuriser l’environnement (porte fermée, chambre séparée si nécessaire)
Réduire le stress, l’alcool et les écrans avant le coucher
Le traitement médicamenteux
Si ces mesures ne suffisent pas, un traitement peut être proposé pour stabiliser le sommeil profond. Le plus utilisé est le clonazépam, déjà prescrit pour d’autres parasomnies.
Conclusion
La sexsomnie reste taboue, source de honte ou d’incompréhension. Pourtant, ce trouble est reconnu, documenté et peut être traité. En parler, c’est :
se protéger,
protéger les autres,
et éviter que des situations critiques ne surviennent.
La prise en charge peut réellement transformer la vie quotidienne des personnes concernées comme de leurs partenaires.
Article rédigé par : Docteur Loris-Alexandre Mazelin

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