Travail de nuit et cancer du sein : doit on parler de maladie professionnelle ?
- Dr Loris-Alexandre Mazelin

- 16 mars
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 31 mars
Les horaires de travail nocturne sont très répandus dans les sociétés modernes : santé, sécurité, industrie, transports, services 24 h/24, hôtellerie‑restauration… Pourtant, depuis plusieurs décennies, des chercheurs s’interrogent sur les effets de ces rythmes décalés sur la santé, en particulier concernant le risque de développer un cancer.
Cette question a récemment gagné une dimension juridique en France à la suite d’une décision de justice reconnaissant, pour la première fois, un lien direct en tant que maladie professionnelle entre un cancer du sein et des années de travail de nuit chez une infirmière. Cette reconnaissance relance le débat : quelles preuves scientifiques soutiennent l’idée d’un lien entre travail de nuit et cancer ?

Cas judiciaires français marquants
Infirmière de Martigues (2026)
Le 4 mars 2026, le tribunal administratif de Marseille a reconnu qu’un cancer du sein était directement lié à 25 ans de travail de nuit pour une infirmière travaillant à l’hôpital de Martigues, avec environ 140 nuits par an (BFMTV, 2026). Le tribunal a souligné que l’exposition prolongée et répétée aux horaires nocturnes constituait un facteur contributif majeur, en l’absence d’autres facteurs de risque connus (génétiques, hormonaux, environnementaux).
Cette affaire constitue un précédent rare en France, montrant la reconnaissance juridique du lien probable entre cancer et travail de nuit, et elle pourrait représenter un cas de jurisprudence.
Témoignages plus anciens et parcours de lutte
Aide-soignante en Moselle (2016) : Martine a travaillé plus de 30 ans en horaires nocturnes, totalisant plus de 1 000 nuits. Diagnostiquée d’un cancer du sein, elle a obtenu la reconnaissance de sa maladie comme professionnelle après un long combat (Politis, 2016).
Pourquoi le travail de nuit est étudié comme facteur de risque
Perturbation du rythme circadien
Le corps humain fonctionne sur un rythme biologique de 24 heures, régulant sommeil, hormones, métabolisme et réparation cellulaire. Les horaires nocturnes inversent ce rythme, perturbant le sommeil et l’exposition à la lumière.
Rôle de la mélatonine
La mélatonine, hormone sécrétée principalement la nuit, régule le sommeil et a des propriétés antioxydantes et anti-prolifératives. La lumière artificielle pendant la nuit réduit sa production, diminuant potentiellement sa capacité à freiner la multiplication cellulaire anormale (CDC/NIOSH, 2021).
Modifications hormonales
Les horaires nocturnes peuvent altérer l’équilibre hormonal, notamment les œstrogènes, impliqués dans le développement du cancer du sein. Ces perturbations sont l’une des bases biologiques expliquant le lien probable entre travail nocturne prolongé et risque cancéreux (MDPI, 2020).
Les preuves scientifiques actuelles
Études historiques
JNCI, 2001 : l’étude a montré un risque accru d’environ 1,6 pour les femmes travaillant de nuit par rapport à celles travaillant uniquement le jour (PubMed).
Grandes cohortes récentes
Generations Study, Royaume-Uni : plus de 102 000 femmes suivies pendant près de 10 ans. Pas de lien global significatif, mais une tendance d’augmentation du risque liée à la fréquence et à la durée du travail de nuit (Institut national du cancer, France).
Revue systématique et méta-analyses
Plusieurs synthèses confirment que le risque de cancer du sein est modérément augmenté chez les femmes exposées longtemps et régulièrement à des horaires nocturnes, avec une variation selon la durée et l’intensité de l’exposition (PubMed, 2016).
Conclusion scientifique : le travail de nuit ne provoque pas systématiquement le cancer, mais l’exposition prolongée et répétée augmente la probabilité statistique, en particulier pour le cancer du sein.
Autres facteurs de risque du cancer
Le cancer est une maladie multifactorielle, ce qui signifie qu’il résulte de la combinaison de plusieurs éléments : génétiques, environnementaux et liés au mode de vie. Le travail de nuit n’est qu’un facteur parmi d’autres, et son impact dépend souvent de la présence ou de l’absence de ces autres éléments de risque.
Facteurs non modifiables
Ces facteurs ne peuvent pas être changés mais influencent fortement le risque :
Âge : le risque de cancer augmente avec l’âge, car les cellules accumulent plus de mutations.
Prédispositions génétiques : certaines mutations (comme BRCA1 et BRCA2 pour le cancer du sein) augmentent la probabilité de développer une tumeur.
Antécédents familiaux : avoir un parent proche atteint de cancer peut multiplier le risque pour certains types de cancer.
Facteurs modifiables
Ces facteurs peuvent être influencés par le mode de vie ou l’environnement professionnel :
Tabagisme : un des facteurs les plus puissants de cancer du poumon, mais aussi associé à d’autres cancers (bouche, œsophage, vessie).
Alcool : une consommation régulière augmente le risque de cancers digestifs et du sein.
Obésité et sédentarité : favorisent l’inflammation chronique, les déséquilibres hormonaux et certains cancers (sein, colon).
Expositions professionnelles : inhalation d’amiante, produits chimiques ou poussières cancérigènes.
Alimentation : un régime riche en graisses saturées et pauvre en fibres, fruits et légumes peut influencer le risque.
Le travail de nuit peut accroître le risque de cancer, mais il n’agit jamais isolément. Son impact s’exerce dans un contexte global où interagissent facteurs biologiques, génétiques, environnementaux et comportementaux. C’est pourquoi l’approche de prévention doit être holistique, et pas uniquement centrée sur l’horaire de travail.
Recommandations pour les travailleurs de nuit
Travailler la nuit nécessite des stratégies adaptées pour limiter le risque potentiel lié aux perturbations du rythme circadien et aux facteurs de risque accumulés.
Surveillance médicale régulière
Médecine du travail : discuter systématiquement des risques liés aux horaires nocturnes et de l’exposition cumulée.
Dépistage personnalisé : respecter les recommandations nationales selon l’âge et le sexe : mammographie pour le cancer du sein, colonoscopie, examens dermatologiques, etc.
Suivi renforcé : en cas d’antécédents familiaux ou facteurs de risque supplémentaires, demander un programme de surveillance plus rapproché.
Prévention et gestion du rythme biologique
Sommeil de qualité : aménager une chambre obscure et calme, avec des horaires réguliers même les jours de repos pour stabiliser le rythme circadien.
Exposition lumineuse : limiter la lumière artificielle intense en dehors du travail et utiliser si possible des lampes à spectre adapté pour favoriser la production de mélatonine tel que la luminothérapie. (eleasante)
Micro-pauses et siestes : lors des longues nuits, des courtes siestes peuvent réduire la fatigue et les désordres métaboliques.
Hygiène de vie
Activité physique régulière : aide à réguler le métabolisme et les hormones, réduit l’inflammation et le stress.
Alimentation équilibrée : privilégier les fruits, légumes, fibres et protéines maigres pour soutenir le métabolisme et limiter le surpoids.
Éviter les excès : tabac et alcool augmentent de manière significative le risque de cancer et peuvent potentialiser les effets du travail nocturne.
Gestion du stress : le stress chronique peut accentuer la perturbation hormonale et le déséquilibre du rythme biologique. Techniques de relaxation ou mindfulness peuvent être utiles.
Combiner surveillance médicale, sommeil de qualité et hygiène de vie est le moyen le plus efficace de réduire les risques liés au travail de nuit.
Conclusion
Le travail de nuit ne cause pas systématiquement le cancer, mais il peut augmenter le risque dans certaines conditions : exposition prolongée et fréquente, combinaison avec d’autres facteurs de risque et susceptibilité individuelle. Les décisions de justice récentes, comme le cas de l’infirmière de Martigues, montrent qu’il est désormais possible de reconnaître ce lien probable pour certaines personnes, en tenant compte à la fois de preuves scientifiques et de témoignages concrets.
Article rédigé par le docteur Loris-Alexandre Mazelin
Psychiatre - Médecin du Sommeil



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