• Anne-Lise GAUTHIER

La carence affective, ou ces enfants qui ne savent pas être heureux.

Lorsqu’un ouvrage trouvé par hasard au cœur d’une authentique librairie comme il n’en existe plus beaucoup offre une lecture surprenante et inspirante… Il abasourdi en premier lieu par les témoignages recensés, parmi lesquels on s’y retrouve de manière troublante. Pour peu qu’on ait la Foi, on y verrait là un signe. Passé l’étonnement, il se déguste parfois non sans mal, tantôt bouleversant, tantôt pointu de données scientifiques et d’explications alambiquées. Lorsque les dernières feuilles se tournent, l’inspiration puisée pour écrire à son tour quelques lignes rédemptrices passe de suggestion à impulsion. Alors, je m’y lance.


QUAND LE MANQUE DE MOTS AIGUISE L’APPETIT

Je suis de celles et ceux-là qui identifient leur humeur à un repère infaillible, personnel. Ce signe caractéristique du glissement. La littérature et l’écriture sont les miens. Le plaisir des pépites verbales.


Dès lors que le « syndrome de la page blanche » s’impose à moi, dès lors qu’un bon bouquin prend la poussière sur mon chevet, dès lors qu’écrire trois lignes relève du défi, mes voyants passent à l’orange. Chemin faisant, impuissante mais consciente des rouages rouillés, arrive un jour où l’appétit s’aiguise, où il est temps d’exploser en mots, où le temps fade écoulé a provoqué en moi une furieuse envie de dire. Dire pourquoi, je n’avais plus faim.


Ces derniers temps ont été marqués par des révélations fracassantes de mon petit garçon. Lui, ce petit survivant endolori, épuisé de la cadence infernale du tapis roulant du psychotraumatisme.

Un psychisme blessé aux premiers mois de la vie, une fêlure affective précoce, l’ont soumis à un éprouvant destin biologique. Aussi stupéfiant que cela m’a paru en premier lieu, il garde aujourd’hui encore les séquelles d’un passé douloureux, du haut de ses 4 ans seulement. Des dégâts qui ne veulent se dissiper malgré beaucoup d’amour, de soutien, d’accompagnement, d’efforts, de remédiations. Mais pourquoi ? Est-il différent des autres ? Est-ce en fait, le processus « normal » après ce genre d’évènement ? J’ai voulu comprendre.


Le corps d’une mère offre une première niche sensorielle qui tutorise les développements du bébé.

Parfois, cette niche est altérée par la violence conjugale (ou par la maladie de la mère, la précarité, les épidémies, les guerres…). Ces enfants composent la population des mal partis dans l’existence.

Dans une niche altérée, l’enfant connaît un mauvais départ qui abîme ses développements, mais cette tendance n’est pas inexorable, ce qui explique la possibilité de résilience.

Toutefois, un enfant répond à ce qui est inscrit dans sa mémoire, ce qui modifie sa perception du concept. Ses interactions précoces ont construit en lui un filtre sensoriel. Si l'enfant a été auparavant vulnérabilisé par des violences intra-familiales, il a acquis un sentiment d'insécurité qui a suractivé l'attachement à sa mère, seule base de sécurité dans un monde hostile. Mon petit garçon n’a pas échappé à cette maman vue comme une image identificatoire qui le sécurise après le départ brutal et fracassant de son père, laissant derrière lui les stigmates de son œuvre de violence.

Un enfant sans Autre (orphelin de père, de mère ou des deux) ne peut pas construire sa propre intimité puisque rien ne s’inscrit dans sa mémoire. Quand le milieu est vide de l’une et/ou l’autre de ses figures d’attachement, c’est une trace de vide qui s’imprègne dans son âme, ce n’est pas un souvenir. Les bébés abandonnés, isolés sensoriellement, finissent par s’immobiliser, yeux dans le vague, sans mimiques et sans babils, inertes, coupés du monde réel. Dans un milieu sans vie, les bébés se laissent aller à la mort puisqu’il n’y a pas de différence. Mais quand une stimulation physique, une reconstruction du socle familial, un nouveau visage identificatoire les maintient en vie, ils gardent une trace durable de cette privation affective.

La représentation du rien déclenche l’angoisse du néant. Cette angoisse se voit aisément majorée lorsque l’enfant est contraint d’être davantage isolé, comme par le biais d’un placement brutal voir abusif en famille d’accueil, lorsqu’un parent est estimé trop vulnérable, et l’autre trop violent, par exemple. Ce placement, qu’il soit nécessaire ou arbitraire, temporaire ou définitif, cause la même douleur, le même traumatisme pour l’enfant évincé de ses repères primaires.

En cas d'isolement sensoriel, en cas d'appauvrissement en stimulations affectives, les réactions de l'enfant varient selon son niveau de développement. Quand une perte parentale survient au cours des premiers mois de la vie, il faut parler de carence, et non pas de deuil. Le tout-petit ne peut pas comprendre qu'un parent est mort, ou parti. Il n'est plus là, c'est tout, la niche sensorielle qui l'entoure est appauvrie, elle stimule moins son cerveau. Le cerveau dysfonctionne à cause d'une défaillance environnementale. Le vide autour de lui a induit le vide au fond de lui.

D’un point de vue biologique, les endorphines, opioïdes euphorisants sécrétés par l'intestin et le cerveau, ne sont plus stimulées par les rencontres ; au contraire, le système neurologique de la partie dorsale du thalamus (petits groupes de noyaux neuronaux enfouis au fond du cerveau) devient très réactif à la moindre stimulation.

L'organisme sursaute ou panique en réponse à des situations normales de la vie quotidienne. Le monde est hostile pour lui. Si l'enfant avait été sécurisé au cours des premiers mois par une niche sensorielle stable et sécurisante, s'il n'avait pas perdu son parent, le même monde aurait été perçu comme une exploration amusante. L'enfant qui a été isolé ressent le monde extérieur comme une alerte, alors que c'est sa manière de le percevoir qui déclenche une émotion d'alerte. L'enfant ne peut évidemment pas savoir que la partie dorso-médiane de son thalamus dysfonctionne à cause d'un isolement précoce. Ne pouvant pas prendre conscience du manque, il invente des raisons qui décrivent le monde qu'il perçoit, mais ne l'explique pas. Le monde, pour lui, est l'impression qui lui fait.


On ne peut pas rétablir cette dysfonction neuro émotionnelle avec des arguments raisonnables, mais on peut réguler les neurones dorso-médians du thalamus, en réorganisant une niche sensorielle sécurisante. La parole, dans cette fonction, a un effet affectif bien plus qu'informatif. Dire un enfant carencé : « N'aie plus peur, je suis là » marche mieux que : « Je vais stimuler les noyaux dorso-médians de ton thalamus. » Cela revient au même, mais la formulation descriptive (je suis là) est mieux comprise dans le monde psychique de l'enfant.

Les enfants préverbaux ne peuvent donc pas souffrir du deuil de la perte d'un être aimé, mais ils souffrent beaucoup du manque, qui altère leur développement. Pour eux, le traitement ne peut venir que de l'extérieur, en leur proposant un substitut affectif. Cela pour éviter un engourdissement affectif. À ce stade, le comportement de perte est conçu comme une série de conduites d'attachement.

Dans ce cadre, la psychothérapie doit donc d'abord être sécurisante, avant de chercher à donner sens.

Les isolés précoces boudent la vie, ils n'acquièrent pas l'impulsion à chercher les petits bonheurs de l'existence. Ils ont appris un attachement évitant, ambivalent ou confus qui va rendre désagréables leurs rencontres. Le réel est insu, ils ne savent pas pourquoi ils boudent la vie, ils savent ce qu'ils sentent. L'existence est amère.

Mon fils ne prend donc pas conscience du sentiment de manque, mais se demande pourquoi il boude la vie, s'isole ou se cache tellement il craint les relations humaines. L'appauvrissement de la niche sensorielle qui aurait dû tutoriser ses développements altère son fonctionnement cérébral et le rend incapable de maîtriser ses pulsions. Il est tellement insécurisé qu'il ressent toute rencontre comme une agression. Cette craintivité acquise l'entraîne à alterner le repli sur soi et l'impulsion surprenante. Mon enfant a été isolé à une époque où les neurones bouillonnent pour faire des connexions synaptiques, avant d'être réinstallé au sein d’une famille recomposée, stable et aimante. Mais la trace du manque est dans son âme et lui a appris à bouder la vie.

Chagrin inexplicable, permanent, comme ces bébés « inconsolables » qui ont tout pour être heureux, mais qui éprouvent sans cesse un désespoir abandonnique. Ils alternent le retrait de la vie avec la rage explosive, ils se sentent partout à l'étranger, ils n'éprouvent jamais l'authenticité des relations affectives.

Au terme de ce raisonnement clinique, scientifique et biologique, je comprends donc que mon benjamin souffre d'abandonnique, mais pas de carence affective. Il se sent mal aimé, s'applique à être mal aimé, tant il craint l'affection qui l’enchaînerait. Un élan affectif n'est pas durable. La trace de son agonie psychique est restée dans son cerveau. Un tel enfant a acquis une apparence anhédonique.

"Un enfant blessé dans son intégrité ne cesse pas d'aimer ses parents, il cesse de s'aimer lui-même." Jesper Juul

Cette compréhension demeure pour le moins insatisfaisante : le chemin menant à son état actuel est expliqué, mais maintenant, comment l’aider ? Là est toute l’énigme, qui devient rapidement la problématique d’une famille entière par la force de son cercle vicieux.


Cela fera l’objet d’un prochain article, où je reviendrai sur la résilience neuronale. Pour ses enfants blessés, les mots sont des bijoux. Mon petit garçon, hébété par la violence puis la disparition de son fondateur, survivant dans un monde vide, engourdi dans un désert affectif, attend il ne sait quoi.

Nous verrons que dans un réel désolé, le monde des mots construit une espérance…


Article rédigé par Anne-Lise GAUTHIER


Tags : Psychotraumatisme ; enfance ; résilience ; destin biologique ; niche sensorielle ; isolement ; biologie ; carence ; privation ; interactions ; privation ; souffrance abandonnique ; manques ; altération du développement.

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